Sujet : La séance du père Sheppard
Une fois n’est pas coutume, Maître Koller, dans sa grande véhémence, m’a proposé d’ouvrir un topic dans lequel je descendrais quelques minutes mon pied d’Estale et le reste d’ailleurs, afin de venir vous parler et peut-être vous faire découvrir quelques perles du cinéma d’avant 1975.
Bien évidemment, n’étant pas homme à vous prendre pour des caves, je ne vous parlerais pas des classiques que j’espère tout le monde a vu, sinon, prenez la porte et revenez quand cela sera fait.
Je vous parlerais plutôt de ces films par tellement connus mais qui sont tout de même foutrement bien foutus et qui, même avec plusieurs années au compteur, gardent un incroyable dynamisme et une efficacité que beaucoup de réalisateurs d’aujourd’hui devraient rechercher plutôt que de se palucher sans vergogne sur les dernières méthodes de compositing.
Ici, on donne dans le sobre et l’efficace. Vous n’entendrez pas parler d’effets spéciaux, de blockbuster ou de CGI, mais plutôt de noir et blanc, d’ambiance, de suspense...
J’ouvre donc le bal avec :
Un film anglais de Carol Reed, 1947 avec James Mason.
Le pitch : Le chef d’une branche de l’IRA (Mason) est blessé après une tentative de cambriolage. Une course poursuite nocturne s’engage.
Reed est un cinéaste de la ville, c’est même un cinéaste de la ville nocturne, la ville nocturne et vide, celle où les pas de courses raisonnent au fond des allées, pour soudainement s’arrêter et ne laisser que le silence et le brouillard.
Dans Odd Man Out, Reed nous livre une véritable leçon de cinéma. Une situation, un décor, une ambiance, un homme et tout arrive. De bien des manières ce film préfigure la sublimissime poursuite finale du 3ème homme qu’il réalisera 2 ans plus tard. Tout y est, de la lumière blafarde au désespoir de la bête traquée.
D’ailleurs le personnage magnifiquement campé par James Mason dans Odd Man Out n’est pas sans rappeler celui tout aussi magnifiquement campé par Orson Welles dans Le 3ème Homme. Tout deux ont ce mélange subtil de cruauté et d’idéalisme.
Mais Odd Man Out n’est pas seulement brillant pour sa réalisation, il l’est aussi car de tous les films traitant de la résistance Irlandaise, Odd Man Out est sans doute le meilleur, ou c’est en tout cas celui que je préfère. Il profite de la discrétion et de l’intelligence de son réalisateur. La discrétion et l’intelligence de ne pas prendre parti. La discrétion et l’intelligence de ne raconter que l’histoire sans juger ses personnages, sans tenter de sensibiliser le spectateur à la cause.
Là où John Ford dans The Informer, et d’autres par la suite prennent un peu trop fait et cause pour la résistance Irlandaise, Reed lui choisit de n’exposer que des gens qui se battent, peu importe les idéaux. Ce sont des gens qui s’entretuent et qui tuent ceux qui ont le malheur d’être sur leur chemin.
Certes, cette discrétion qui pousse Reed à ne jamais parler nommément de l’IRA, ni même de Belfast est sans doute aussi muée par sa nationalité. Il faut bien avouer que traiter des problèmes de l’Irlande en 1947 quand on est un fidèle sujet de sa majesté la Reine d’Angleterre doit forcer à une certaine discrétion.
Mais au final, Carol Reed ne fait pas un film sur le conflit de l’Irlande du nord, il film une guerre secrète et raconte l’histoire des victimes qu’elle fauche sur son passage. Et c’est sans doute en choisissant de ne pas prendre parti que Reed réalise Le film sur le conflit Irlandais.
« All wars are crime », dit le général Alan Adamle dans The West Wing (Saison 3, épisode 6). Carol Reed n’aurait sans doute pas démenti le général, tout imaginaire fut-il.
La semaine prochaine : The Big Clock, 1948, de John Farrow avec Ray Milland, Charles Laughton et Maureen O’Sullivan.
Ce post a été écrit sous l’influence salvatrice de la bande originale du film The Wolfman, composée par Danny Elfman, en pleine forme.





